N'espère pas jouir, car ton plaisir t'anéantirait. N'espère pas etre amoureuse, car tu n'en vaux pas la peine: ceux qui t'aimeraient t'aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N'espère pas que la vie t'apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t'enlèvera quelque chose. N'espère pas même une chose aussi simple que le calme, car tu n'as aucune raison d'être tranquille.
Espère travailler. Il y a peu de chances, vu ton sexe, que tu t'élèves beaucoup, mais espère servir ton entreprise. travailler te fera gagner de l'argent, dont tu ne retireras aucune joie mais dont tu pourras éventuellement te prévaloir, par exemple en cas de mariage -car tu ne seras pas assez sotte pour supposer que l'on puisse vouloir de toi pour ta valeur intrinsèque.
[...] Je ne pourrai jamais énumérer tous tes devoirs, car il n'y a pas une minute de ta vie qui ne soit régentée par l'un d'entre eux. Par exemple, même quand tu seras isolée aux toilettes pour l'humble besoin de soulager ta vessie, tu auras l'obligation de veiller à ce que personne ne puisse entendre la chansonnette de ton ruisseau: tu devras donc tirer la chasse sans trêve.
[...] Tu as faim? Mange à peine, car tu dois rester mince, non pas pour le plaisir de voir les gens se retourner sur ta silhouette dans la rue -ils ne le feront pas-, mais parce qu'il est honteux d'avoir des rondeurs.
Tu trouves ça horrible? Tu n'es pas la première à le penser.
[...]Il n'y a pas d'itinéraire [alternatif]. Si: il y en a un. Un seul mais auquel tu as pleinement droit, sauf si tu as commis la sottise de te convertir au christianisme: tu as le droit de te suicider. Au Japon, nous savons que c'est un acte de grand honneur. [...] Si tu te suicides, [ta réputation] sera éclatante et fera la fierté de tes proches.
Amélie Nothomb









